J'suis l'homme de la maison, doup, doup... (air connu)

Avec l'arrivée en masse des femmes sur le marché du travail, on a cru qu'il était possible et facilement réalisable d'inverser les rôles traditionnels et d'avoir enfin des hommes qui tiendraient le rôle de roi du foyer. À bas la double tâche des femmes qui travaillent à l'extérieur et l'enfer des garderies si l'homme peut, pour des raisons diverses, quitter le marché du travail et assumer, à plein temps, les taches domestiques et le quotidien de l'éducation des enfants.

Comme m'en faisait part Jean-Marie F. qui a vécu cette expérience pendant dix ans : " L'entretien de la maison, c'est assez simple. Après quelque temps, c'est une question de routine, à peine quelques heures par jour. De toute façon, se sont les machines : laveuse, sécheuse, laveuse à vaisselle... qui font la job pour toi. Les enfants, eux, si tu les traites comme des personnes intelligentes, vont se conduire en personnes intelligentes et, la plupart du temps, vivre toute la journée avec les enfants c'est enrichissant C'est pas le parfait bonheur tous les jours, c'est sûr, mais c'est définitivement mieux que d'aller travailler. Mais, il faut aimer ça."

De tous les hommes au foyer que j'ai rencontrés, aucun n'a semblé avoir eu de difficultés majeures en ce qui concerne l'éducation des enfants et la responsabilité des tâches ménagères.

C'est dans la vie de couple que ça se gâte.

En effet, le transfert des rôles dans le quotidien n'entraîne pas forcément un changement des perceptions inconscientes chez les individus. Il serait naïf de croire que le modèle homme pourvoyeur + femme au foyer, dans lequel nous avons grandi et qui nous est présenté depuis des générations, puisse se substituer sans heurts au modèle homme dépendant financièrement + femme pourvoyeur unique. Lorsque s'effectue le changement de tâches, lorsque la décision se prend, chaque membre du couple le fait avec la meilleure volonté du monde et croit sincèrement qu'il est trop évolué pour s'empêtrer dans les rôles traditionnels. Il est loin de se rendre compte de l'acrobatie psychosociale qu'il demande à son inconscient de réaliser. Avec le temps, le malaise s'installe et peu de couples sont en mesure de l'identifier et de réagir à temps.

Il faut comprendre que, malgré nous, et malgré les discours que nous tenons, nous traînons un bagage d'idées préconçues sur ce que doivent être les rôles de chacun et que lorsque ces rôles sont ébranlés c'est l'identité sexuelle de chacun qui en prend pour son rhume. Ainsi, il y a souvent de rattaché à la notion de femme la notion de mère. Non pas que l'un soit indissociable de l'autre mais davantage que la plupart des femmes que nous connaissons sont des mères et que la plupart des femmes au moment où elles se sont identifiées sexuellement se sont identifiées à leur mère. D'où la notion de femme-mère. C'est évidemment la même chose pour les hommes. Ils se sont identifiés à leur père qui était généralement pourvoyeur et absent d'où la notion d'homme-pourvoyeur-absent. Beaucoup d'entre-nous auront eu des mères qui travaillaient à l'extérieur, mais dans la plupart des cas il s'agissait d'un deuxième salaire, un salaire d'appoint, qui laissait confortablement les pères dans le rôle de pourvoyeur principal. Rappelons que si les femmes se perçoivent inconsciemment comme femme-mère, il en va de même pour les hommes ; ils ne peuvent véritablement dissocier la notion de femme de la notion de mère pas plus que les femmes ne peuvent dissocier la notion de père de la notion de pourvoyeur-absent.

Mais que se passe-t-il quand la femme n'est plus la figure parentale la plus significative et quand l'homme n'est plus le pourvoyeur principal, quand il n'est plus pourvoyeur du tout?

Il se crée généralement un inconfort engendré par une situation qui a pour effet d'assexuer l'autre. La femme qui revient à la maison après une dure journée de labeur a l'impression de s'être fait avoir, que ces tracas ne sont pas son lot. Le poids que représente le rôle de pourvoyeur lui pèse et elle envie celui qui est resté à la maison à NE RIEN FAIRE. De son côté l'homme qui a eu une journée d'enfer avec les enfants a l'impression lui aussi d'avoir été berné et que ce genre de problèmes ne devrait pas lui incomber. L'homme essaie donc de prendre en main le budget pour ne pas perdre totalement le pouvoir économique qu'il avait jadis, ce qui crée des frictions : Madame ne veut pas qu'on gère SON argent à sa place. Elle, de son côté, tente de reprendre le temps perdu auprès des enfants et défait souvent les interventions du papa auprès de ceux-ci dans la journée. S'en suivra la multitude de commentaires sur la VRAIE façon de faire le lavage, la vaisselle ou le pâté chinois et c'est la petite guerre qui commence : " Si t'es pas contente t'as rien qu'à rester ici puis à les élever les enfants... C'est moi qui travaille j'ai bien le droit d'acheter ceci ou cela... C'est pas facile depuis qu'on a juste un salaire......." Chacun se sent coupable de ne pas être dans son rôle traditionnel et chacun tente de sauver ses acquis passés. On a choisi un autre rôle et pour des raisons qu'on ignore, on se sent coupable d'avoir laissé quelque chose, comme si on ne faisait pas SON devoir.

La petite guerre n'entraîne pas forcément la rupture du couple, avec un peu de maturité le cessez-le-feu est vite obtenu. S'amorce alors la guerre silencieuse. L'autre, n'est plus un vrai homme, n'est plus une vraie femme. Départi de son rôle traditionnel, le conjoint perd rapidement son aspect désirable, sexué. Vivre avec un être asexué met en péril notre propre aspect sexuel. Alors, chacun commencera à regarder sérieusement ce que les autres personnes du sexe opposé ont à lui offrir, et fera part à l'autre de ses découvertes comme pour faire payer l'autre du malaise toujours présent :

"Jacques au bureau a coupé sa barbe, ça fait ressortir ses yeux... Je n'avais jamais remarqué à quel point il paraît bien. " Et Jacques par-ci et Claude par-là... " Y'a une nouvelle gérante chez Métro une vraie femme de tête, pas du genre sois belle et tais-toi, non pas du tout, plutôt du genre Marina Orsini..." et Marina par-ci, et Véronique par- là. Ce genre de torture permet souvent de bonnes disputes ou encore des scènes de jalousie à faire frémir n'importe quel auteur de télé roman. Il faut bien trouver un exutoire au malaise. C'est la guerre silencieuse, on ne sait pas pourquoi, mais la personne qu'on aimait et désirait par-dessus tout, celle avec qui on était prêt à passer sa vie, nous tombe sur les rognons comme c'est pas possible. Et on s'en veut d'avoir fait ou dit telle ou telle chose et pourtant, on recommence.

Souvent, c'est l'instinct qui sauve les meubles. Ou bien Monsieur trouve soudain un emploi qu'il ne peut refuser à aucun prix (ouf !) , ou encore Madame laisse son emploi pour des raisons très justifiées mais non moins obscures ou mieux, on refait le budget et il faut bien que Monsieur retourne au travail, on n'y arrive pas, et puis bof ! , les garderies ce n'est pas l'enfer. Bref, Monsieur recommence à travailler, le désir revient dans le lit conjugal et l'honneur de la famille est sauf. Fin de la tragédie en trois actes.

Bien sûr, tous les couples qui vivent cette expérience ne sont pas condamnés invariablement à l'échec. Sans doute arriverons-nous, un jour, à nous départir de ces associations de concepts qui nous empêchent de faire fleurir nos brillantes idées de révolution des rôles traditionnels. Pour l'instant, il faut simplement reconnaître que les idées neuves qu'on avale trop vite, c'est comme les pommes vertes: ça rend malade.