LES FAUX-FRÈRES
En 1982, j'avais lu dans un magazine un entrefilet à propos d'un groupe d'homme qui s'était formé pour discuter de stéréotypes sexuels. Ce groupe avait, bien sûr, piqué mon attention et j'ai donc téléphoné au responsable de ce groupe comme le petit article nous invitait à le faire. J'avais hâte de voir ce que ces hommes avaient à dire sur le poids que nous impose les stéréotypes sexuels. Ma mère étant une féministe convaincue et engagée, j'ai eu à subir tout au long de mon adolescence le poids d'être un homme, c'est à dire, un agresseur potentiel, un dominateur et un oppresseur. Toutes ces accusations étaient toujours par personnes interposées évidemment, mais lorsqu'on accuse " les hommes en général " désolé, mais je me sens visé en tant qu'homme " en particulier ". Bref, j'étais anxieux de pouvoir enfin rencontrer des hommes qui en avaient marre, eux aussi, de devoir endosser les reproches faits aux dix dernières générations d'hommes avant nous. Quelle ne fut pas ma surprise, en discutant avec le responsable de ce groupe, de découvrir qu'ils ne s'intéressaient nullement aux hommes et au traitement qu'ils leur étaient réservé. Non, ces hommes n'avaient qu'un seul but, appuyer les femmes dans leurs revendications et libérer les femmes de l'oppression masculine. J'ai eu beau objecter que nous les hommes avions aussi à nous libérer des stéréotypes que nous impose la société, c'était sans espoir. Selon mon interlocuteur, nous n'avions que des avantages à notre situation et nous devions aider les femmes à sortir du joug masculin. Elles ont raison, nous avons tous les torts. Un point c'est tout. Ce fut ma première rencontre avec les "faux-frères".
Dans ma grande naïveté, je croyais sincèrement que je venais de rencontrer un cas d'espèce et que des hurluberlus du genre ne couraient pas les rues...
Deuxième choc. Non seulement on se mit à en voir partout, mais en plus, on leur donnait la parole dans les media et on les citait comme modèle, comme exemple. C'était " LES NOUVEAUX HOMMES ". Nouveau discours chez Jeanette et dans les salons : "Punissez-moi ma soeur, ma mère, car nous avons péché" C'était devenu à la mode pour les nouveaux « zommes » de blâmer leurs semblables de toutes les atrocités du monde. " Je sais, nous les hommes devons nous défaire de notre instinct de domination", entendait-on dans les salons, "Les hommes doivent réprimer leur violence et cesser de traiter les femmes en objet" pleuraient-on pour bien paraître, et enfin la meilleure : " Les revendications des femmes sont légitimes et il faut leur donner la place qu'il leur revient dans notre société". Évidemment que les revendications des femmes sont légitimes, mais les femmes n'ont pas besoin de votre accord ni de votre approbation pour aller chercher la place qu'il leur revient !!! Si les hommes avaient offert aux femmes une quelconque place dans la société c'eut été le pire acte de paternalisme jamais posé par une société. Les femmes ont pris la place qu'elles voulaient bien prendre et elles continuent toujours à la définir, cette foutue place.
Qu'on me comprenne bien, les hommes qui se permettent de critiquer ou de blâmer leurs semblables, le font dans le but de prouver hors de tout doute qu'ils ne sont pas macho. Or, ils prouvent le contraire. Quoi de plus macho que de dire : " O.K. les filles, faites la votre petite guéguerre, papa est d'accord". Les femmes n'ont pas besoin de notre approbation et je ne crois pas qu'elles la cherchent non plus. De plus, le discours de ce "nouvel homme" a quelque chose de vicieux.
Si je condamne, par exemple, la consommation excessive d'alcool, on aura tendance à croire que je suis sobre, sinon de quel droit puis-je me permettre de condamner un tel comportement ; ou encore, si je condamne et dénonce la guerre, je suis sans doute un pacifiste et sûrement pas un soldat. C'est la même chose pour le discours des "faux-frères", s'ils se permettent de condamner les hommes, s'ils osent dire que nous sommes ceci, ou cela, c'est qu'en condamnant leurs semblables ils laissent sous-entendre qu'eux ne sont pas ainsi, et ça, ça c'est vicieux.
Il existe même une bible du "faux-frèrisme", intitulée Vivre au Masculin. Écrite pas les deux papes de la "faux-frèrie" : Michel Aubé et Donald Millaire. Ce document, de quatre cents pages, se veut un cours de mieux-vivre masculin où on apprend à se débarrasser de toutes les bibites dont les hommes ont hérité génétiquement. Du début à la fin, le ton moralisateur de ce document laisse sous-entendre que les hommes sont de vilains petits monstres insensibles aux attentes et besoins de leurs compagnes. Le chapitre sur la sexualité et la pornographie est un chef- d'oeuvre dans l'art de passer à côté puisqu'il parle surtout de sexualité féminine et aborde l'aspect le plus intime de notre vie du point de vue féministe. Ce document réussi deux choses à la perfection : nous faire sentir coupable d'être des hommes et laisser sous-entendre que nous sommes des sous-individus qu'il faut éduquer au plus vite. Quel gaspillage de papier. Et les auteurs se demandent toujours comment il se fait que leur bible n'ait pas reçu l'accueil escompté...
Nous n'avons pas besoin de nous solidariser avec les femmes pour sortir des rôles inconfortables et incomplets que la société nous impose. Nous n'avons même pas besoin de comprendre les problèmes ou les doléances féminines. Le simple fait de nous regarder nous-mêmes et d'analyser ce qui nous plaît et nous déplaît dans notre condition est suffisant pour nous inciter à entreprendre les changements sociaux qui s'imposent, dans le but d'améliorer la qualité de vie de chacun et de chacune. Nous, les hommes, avons à nous solidariser entre nous avant quoi que se soit. Ce n'est pas une tâche facile, car nous avons déjà des lieux traditionnels de solidarité, des lieux tels que les rencontres sportives, les brasseries, les associations masculines comme les Chevaliers de Colomb ou les Richelieu. Ces endroits remplissent bien leur mission, mais n'ont qu'un défaut commun, on s'y interroge peu sur notre rôle tel qu'il est aujourd'hui dans cette société. Par chance, les "groupes d'hommes" ont fait surface et annoncent dans un avenir prochain la disparition de la race des "faux-frères". Ces groupes, qui foisonnent présentement, permettent enfin aux hommes de s'exprimer et d'échanger sur leur vécu, sans que personne ne sente qu'on tente de les éduquer ou de les accuser. A discuter entre nous, nous arrivons enfin à y voir plus clair et à redéfinir ce que nous voulons être, ce que nous voulons conserver, et ce que nous souhaitons changer. Et soyez rassurés, dans ces groupes, les faux-frères sont vite démasqués et remis à leur place.
Il existe malheureusement un autre genre de "faux-frère", celui-là plus rare mais non moins vicieux. Je parle ici de ces hommes qui écrivent des livres ou qui animent des émissions radiophoniques et qui se servent de ces tribunes pour cracher à tout vent que la place naturelle des femmes est au foyer et qu'il est de la volonté de Dieu que le mari domine son épouse. Bon, vous voyez de qui je veux parler, oui ? Merci. Donc, ces superman de la démagogie s'imaginent aider la cause des hommes en répandant de telles âneries. En fait, il s'agit du pire coup de poignard dans le dos que la condition masculine ne puisse recevoir. A chaque fois qu'un zigoto du genre ouvre sa trappe à vent, il donne des arguments à certaines féministes radicales qui continuent à croire que l'homme est l'ennemi et que rien n'a été fait pour améliorer les relations hommes-femmes dans notre société. Je suis d'accord pour dire que les féministes de ce genre sont de plus en plus rares, mais il n'en demeure pas moins que les media préfèrent interviewer celles-ci lorsque ce genre de "faux-frère" fait surface. Le témoignage d'une féministe radicale est tellement plus spectaculaire !!! Et ne me dites pas que j'exagère. Souvenez-vous du drame de Polytechnique, qui peut l'oublier ? On a vite vu ressortir le discours qui veut que tout homme soit un agresseur et que Marc Lépine n'ait exprimé qu'une frustration réprimée par la majorité des hommes. Ho la la quel gâchis. Quel recul!
Nous avons donc un autre apprentissage à faire, celui de ne pas laisser n'importe qui parler à notre place ou en notre nom. Si nous avons à nous redéfinir par rapport au rôle que nous voulons jouer dans cette société, nous avons de surcroît à bien identifier notre culture masculine telle qu'elle est aujourd'hui. L'exercice est assez facile quoique fastidieux. Il suffit d'identifier les valeurs que nous véhiculons par notre discours et que nous partageons par nos actions et nos réactions. Nous découvrirons alors que d'avoir une collègue au travail plutôt qu'un collègue n'a plus rien de surprenant, qu'on ne s'étonne plus de voir une chauffeure d'autobus ou une policière et que les hommes à la maison ne relèvent plus de la fiction. Nos valeurs ont changé et nos perceptions du rôle de chacun et de chacune ont aussi changé. Alors que les "faux-frères" se taisent et qu'ils laissent les hommes continuer tranquillement à se redéfinir par eux-mêmes, à leur rythme et à leur façon .