Lettre à St-Joseph
On entend souvent dire, dans notre société judéo-chrétienne, que l'homme a toujours eu le rôle dominant car, semble-t-il, notre religion est sexiste et place l'homme en premier. Ainsi, Dieu est LE PERE, Jésus est LE FILS et Adam est LE PREMIER. Pas beaucoup de femmes là- dedans, sinon une vierge et une putain. Pourtant, si ces choses sont assez vraies, il n'en demeure pas moins que je ne reconnais à peu près pas le Québécois moyen là-dedans. Nous sommes plutôt comme toi St-Joseph : acceptant, soumis à l'autorité extérieure et surtout silencieux. Dans tous les évangiles, je ne me souviens pas une seule fois que tu aies pris la parole. Ni pour parler à ton fils, ni pour parler à ta femme. Tu fais selon la volonté de Dieu, et tu ne poses jamais de questions. Ho, toi Joseph, tu es le Québécois moyen. Nous t'avons érigé un oratoire et tu es devenu le patron de tous les hommes, de tous les pères. Je déclare donc la fête de St-Joseph : fête du silence et de l'acceptation sans condition de son sort. Tout comme toi, j'ai la fâcheuse habitude d'accepter des paternités sans poser de questions. Ainsi, on me dit que les hommes et leur technologie sont responsables des catastrophes écologiques et en bon St-Joseph je réponds : ça doit être moi le père du trou dans la couche d'ozone. On me dit que je suis, en tant qu'homme, responsable de trois cents ans de répression des femmes au Québec et je réponds, sans poser de questions : ça doit être moi ! Quand on m'accuse, quand on m'interpelle, quand on me remet en question, je m'enferme comme toi dans le silence et si mon fils m'inquiète par ses questions je me dis, comme toi, que ça lui vient de sa mère.
Je ne me sens pas le dominant qu'on essaie de me faire croire que je suis, le patriarche, celui qui a le haut du pavé. J'ai vu deux générations d'hommes avant moi, travailler simplement pour subvenir aux besoins de leur famille, distants et impuissants face aux institutions de pouvoir, des hommes pour qui la paternité était, tout comme pour toi, un devoir religieux et non un choix.
Des hommes qui ont laissé l'éducation de leurs nombreuses progénitures à leur femme, tout comme ils leur ont souvent laissé la gestion du budget et la responsabilité de la grande majorité des décisions familiales. Tous des St-Joseph, car ils ont vécu leur vie sans vraiment la posséder, ils ont fait leur devoir, un point c'est tout, en remerciant le ciel d'avoir épousé une sainte femme.
Or, la sainte femme s'est prise en main et n'a plus voulu du rôle traditionnel qui lui était réservé. Elle voulait être plus qu'une sainte reine du foyer. Elle a alors reproché à tous les "Saint-Joseph" de l'avoir tenue sous le joug de leur pouvoir et ils ont répondu : " Ca doit être moi le coupable" et se sont enfermés dans un silence attentiste et résigné.
Dès lors, ce n'est plus la femme qui était sacro-sainte mais la cause des femmes ; le féminisme. En son nom on a écrit un nouvel évangile où tous les martyrs sont féminins et tous les hommes des Ponce Pilâtes. Cette religion a inventé de nouveaux péchés : agir en homme, penser en homme, travailler en homme... Être homme était le nouveau péché originel, à la différence près que celui-ci était impossible à racheter.
Pris malgré toi dans le rôle de bourreau, mon pauvre Joseph tu n'as pas su te défendre. Il aurait fallu faire comprendre que l'avilissement dans lequel la femme était plongée, tu le partageais, puisque si elles étaient limitées par leur rôle traditionnel, tu l'étais aussi dans le tien ; un rôle imposé limite toujours celui à qui on l'impose.
Alors, au lieu de travailler ensemble à bâtir un monde où chacun aurait une place confortable, tu as assisté en spectateur à une guerre où tu étais l'ennemi mais dans laquelle tu n'as pas pris part. Trop habitué à ton rôle de figurant, tu es resté muet aux reproches que ta sainte épouse formulait à ton égard.
Aujourd'hui, les tambours de guerre ne résonnent plus à tes oreilles. La tempête est passée et tu es comme celui qui essaie de ne pas réveiller le chat qui dort. Lorsqu'on te parle des rôles des hommes et des femmes, tu te bouches les oreilles et attends qu'on parle d'autre chose. Pourtant certaines choses ont changé et il faudra bien un jour que tu prennes part au débat, que tu prennes le temps de faire les choix qui s'impose. Les femmes se sont redéfinies sans nous, c'est maintenant à nous de se redéfinir par nous- mêmes. A moins que l'expérience nous ait appris des choses que les femmes ignorent et que nous choisissions de nous redéfinir avec les femmes, en les faisant participer au processus de redéfinition. Ce serait une bonne blague à leur faire.
Salut Joe.