PLAISIR ET DÉSIR

A propos du plaisir et du désir masculin

Depuis mes plus lointains souvenirs, j'ai toujours entendu mes semblables discuter de leurs performances sexuelles avec les femmes et échanger sur les différentes méthodes à utiliser pour arriver à satisfaire celles-ci. L'arrivée du féminisme et de la révolution sexuelle a quelque-peu transformé ce discours mais sans jamais l'amoindrir. Au contraire, j'ai vu les hommes devenir de plus en plus intéressés par la multitude d'informations que nous ont offert le rapport Kinsey, les recherches de Masters et Johnsons et les deux rapports Hite. Ainsi, nos dialogues à propos de nos performances sexuelles se sont vus enrichis d'un vocabulaire qui nous manquait auparavant. Dans le groupe d'homme que je co-animais, nul n'ignorait les différentes zones érogènes des femmes et tous peuvent vous parler en détail de l'anatomie féminine et de sa complexité. Plus, chacun s'interroge sur la véracité de l'orgasme par pénétration ou sur l'existence réelle du point G. Si les opinions diffèrent, tous partagent la même préoccupation obsédante : faire jouir l'autre. C'est étonnant, après avoir entendu les femmes des deux générations me précédant décrire les hommes comme un troupeau d'égoïstes sexuels, je découvre une génération d'homme, la mienne, centrée presque totalement sur le plaisir de l'autre. J'aurais cru normal que cet égoïsme, s'il existe, se poursuive et que les hommes utilisent les données actuelles sur la sexualité et le plaisir pour explorer les avenues de leur propre plaisir, pour élaborer leurs fantasmes. Or, un seul fantasme semble prédominer sur tout le reste : satisfaire l'autre.

Ce fantasme unique cohabite avec une angoisse que j'ose qualifiée de généralisée : la peur de la simulation chez leur partenaire. On craint par-dessus tout que l'autre simule pour nous faire plaisir, alors l'homme cherche toujours une approbation de sa performance sexuelle chez sa partenaire. Et même lorsqu'il l'obtient, le doute l'assaille quand même. Toujours en recherche, jamais satisfait.

J'ai donc demandé aux hommes de m'expliquer pourquoi ils centraient leurs relations sexuelles sur leurs partenaires. La réponse, que je partage, ne s'est pas fait attendre; il y a énormément de plaisir à donner du plaisir. Bien-sûr, faire jouir l'autre flatte l'ego et renforce la notion de virilité et de puissance sexuelle. Mais si ce n'était que ça, ce type de comportement n'arriverait qu'une fois de temps à autre, lorsque l'ego a besoin d'un léger remontant. Or plusieurs hommes centrent une bonne part de leur vie sexuelle sur le plaisir de l'autre.

Alors pourquoi ?

Parce que beaucoup d'hommes se considèrent sous-équipés sexuellement, comparativement aux femmes. Fort obligés sommes nous de constater que les femmes ont des orgasmes souvent plus puissants que les nôtres, que leurs zones érogènes sont plus nombreuses et souvent plus réceptives. De plus, certaines femmes sont multi-orgasmiques alors que nous les hommes sommes mono-orgasmiques. Quoi que nous fassions, aussi fort soit notre désir, nous devons vivre avec la période de repos obligatoire entre deux érections, ce qui n'est pas forcement le cas chez les femmes. Nous aurions pu développer une espèce de jalousie face à notre infériorité sexuelle, et peut-être l'avons nous fait, ce qui expliquerait des siècles d'avilissement sexuel des femmes par les hommes, mais toujours est-il que notre réflexe collectif a plutôt été de découvrir un nouveau type de plaisir dans cette différence. Ce que nous avons découvert, c'est le "plaisir vicariant". (Michel Dorais aborde déjà le sujet du partage vicariant dans : " Tous les hommes le font" VLB 1991)

Larousse défini "vicariant" de la façon suivante : " Se dit de l'organe qui supplée à l'insuffisance d'un autre organe". Ainsi, constatant que notre potentiel sexuel était inférieur à celui des femmes, que nous ne pouvions jouir autant qu'elles, nous avons appris à jouir de leur jouissance. C'est moins fatigant que de tenter de suivre, et quoi de plus valorisant que d'avoir une partenaire qui vante vos mérites sexuels.

Comprenons-nous bien, le plaisir vicariant n'est pas une solution de rechange, pas plus que l'orgasme clitoridien est un palliatif au mystique orgasme vaginal. Le plaisir vicariant est un plaisir complet et total en soi, plaisir qui s'avère parfois aussi satisfaisant que l'orgasme lui-même. Ainsi, plusieurs hommes savent très bien distinguer entre deux besoins sexuels distincts : le besoin de jouir et celui de faire jouir. Le fait de faire jouir apporte à certains hommes un état de communion aussi grand que la pénétration elle-même, sans les angoisses qu'elle peut générer : Est-ce assez long ? Est-ce assez fort ? Est-ce que je peux jouir maintenant ? ...

Le phénomène du plaisir vicariant explique peut-être aussi l'engouement des hommes pour la pornographie. Bien que la pornographie soit souvent consommée en couple, les hommes sont conscients d'être ceux qui la préfèrent. Aimer faire jouir au point de centrer sa relation sur le plaisir de l'autre suppose aimer voir jouir. C'est généralement ce que la pornographie douce nous offre.

Et la pornographie a quelque chose de rassurant. Les femmes imaginaires de ces films ont toujours l'air d'aimer le sexe autant, sinon plus que nous. Donc, dans notre fantasmagorie, elles ne simulent pas. Elles aiment tellement ça qu'elles ont des relations sexuelles entre-elles ou encore toutes seules. Les femmes des films pornos sont toujours, finalement, satisfaites et rassasiées.

L'autre soir je faisais du "zapping" (sport très masculin dit-on) et après plusieurs canaux où on me montrait de la violence, des gens malheureux, des enfants malades et tous les malheurs du monde, je suis tombé sur un canal de télé-payante où on diffusait un film porno.

Le contraste est évident, presque choquant : dans ces films, personne n'est malheureux, tout le monde est beau et tout le monde a du plaisir. N'est-ce pas d'une certaine façon plus agréable que les nouvelles TVA ? !

Il faut cependant reconnaître que la pornographie ne laisse pas beaucoup de place au désir. La consommation du désir sexuel, dans ce genre de film, est vite atteinte et en ce sens c'est un mauvais apprentissage. Nous les hommes avons à apprendre à découvrir notre désir comme étant un plaisir en soi. On a tendance à vouloir trop rapidement consommer notre désir, ce qui nous prive du plaisir de désirer. Car il y a un plaisir réel à désirer. Lorsque je désire, je vis une expérience sexuelle que je peux ressentir dans chaque parties de mon corps et ce autant physiquement qu'émotivement. Nous devons apprendre à apprivoiser ce plaisir, à le faire nôtre. Apprendre à vivre mon désir, pour le plaisir qu'il m'apporte plutôt qu'en fonction de l'assouvir, m'ouvre des horizons jusque là inconnus et me donne l'opportunité de faire des choix par rapport à ma vie sexuelle et à mes valeurs. Lorsque je reconnais le désir comme étant lui-même un plaisir, je ne me sens plus obligé de consommer tous mes désirs. Je trouve donc mon plaisir dans l'être (le désir est un état) plutôt que dans l'avoir (avoir l'autre dans mon lit, consommer mon désir). Reconnaître que je désire par-exemple, une collègue de travail, ou une ancienne flamme, et accepter ce désir comme un plaisir en soi, qui n'a pas besoin d'être actualisé, facilite grandement mes relations avec l'ensemble des femmes que je côtoie et que je pourrais éventuellement désirer.

Le simple fait de reconnaître mes désirs et de les accepter me permet d'avoir un bien plus grand contrôle sur mes agissements et ma vie sexuelle.

Or, chez nous les hommes, ce manque de contrôle peut, parfois, devenir très handicapant. Combien d'hommes ai-je entendu raconter qu'ils regrettaient d'avoir eu une relation extra-conjugale, mais qu'au moment où l'incident s'est produit, ils n'avaient plus aucun contrôle sur les événements, que leurs désirs subjuguaient leur volonté. Tout cela parce que notre propre désir nous est étranger.

Contrairement aux femmes, nous n'avons pas pris la peine, et le temps, de nous pencher sur notre propre sexualité, trop préoccupés par le plaisir de l'autre. S'il est un continent noir aujourd'hui, c'est bien celui de la sexualité masculine. Que connaissent les femmes d'aujourd'hui sur notre vie sexuelle qu'elles ne connaissaient pas dans les années cinquante ? Rien, puisque nous n'avons rien appris sur nous, nous-mêmes. Comme si nous étions restés imperméables à la révolution sexuelle, comme si tous les changements n'avaient été que pour ces dames.

Il nous reste de grand pas à franchir. Il nous reste à apprendre à nous connaître sexuellement et à faire la paix avec nos pulsions et nos désirs.

Je suis fatigué d'entendre les hommes me dire que ça semble tellement mieux, tellement plus intense du côté des femmes et qu'ils aimeraient bien inverser les rôles, passer dans le corps de l'autre, pour voir comment c'est, juste une fois. Mais surtout, je suis fatigué de devoir reconnaître qu'ils ont raison et que je partage ces frustrations.