POPA
Depuis la naissance de mon fils, je me suis beaucoup interrogé sur le fardeau culturel que représente le rôle de père et par le fait même celui de fils. Au cours des nombreuses réunions de mon groupe d’hommes, j’ai été surpris de constater à quel point la majorité d’entre nous avons des griefs sévères envers nos pères mais aussi envers nos fils. Voulant être le meilleur père possible, et souhaitant que mon fils, un jour, n’ait pas à me faire ce genre de reproches, je me suis interrogé très sérieusement sur ce qui nous pousse à être si exigeant envers nos pères et nos fils.
Moi mon père... ou le décevant héritage
Notre culture impose un rôle très ingrat au père. C’est lui qui doit être notre modèle et ce dans toutes choses. C’est à papa de nous apprendre à être un homme. C’est donc lui qui devra nous apprendre à patiner, à conduire une voiture, à plaire aux femmes, à faire tous les travaux dits masculins autour de la maison, à nous battre, à gérer le budget, à jouer au base-ball, à faire cuire les steaks sur le BBQ... Bref, il doit tout nous apprendre. Quand je pense qu’on parle aujourd’hui des super-women comme d’un phénomène de société, il ne faut pas avoir un bac en socio pour se rendre compte que chaque père s’est cru obligé d’être, à son tour, un superman pour pouvoir livrer la commande : Faire un homme avec son fils.
Or, il faut bien se rendre à l’évidence, le rôle est ingrat puisque la commande irréalisable. Nul homme, ne peut faire quelqu’un d’autre. Nous nous réalisons nous-mêmes au fil des années et des expériences. Et nul homme, serait-il mon père, ne peut exceller dans tout ni être en mesure de tout apprendre à qui que ce soit. Malheureusement, les fils que nous sommes croient, à un moment ou à un autre, qu’effectivement papa sait tout et qu’il peut tout nous apprendre. Plus tard, généralement, nous découvrons que Popa a ses limites et ses défauts. Pour certains, plus que d’autres, l’atterrissage est difficile.
Mais nous sommes forcés de reconnaître que, quelque part en nous, l’image du père tout puissant et omniscient demeure vivante. Il en résulte le lot de griefs dont je parlais tout à l’heure : “ Pourquoi mon père ne m’a-t-il pas appris la mécanique comme tous les autres pères le font avec leurs fils, pourquoi m’a-t-il pas pousser à jouer au hockey quand je voulais jouer au tennis, pourquoi m’a-t-il obligé à faire des études, pourquoi ne m’a-t-il pas encouragé à étudier, pourquoi ne m’a-t-il jamais écouté, pourquoi, pourquoi...” Qu’ils aient été omniprésents ou absents, loquaces ou silencieux, sportifs ou intellectuels, machos ou roses peu de pères ont réussi à combler les attentes de leurs fils et la raison en est très simple ; nos pères ont eu pour mandat de nous livrer un héritage parfait et complet pour faire de nous des êtres aux capacités et aux talents illimités. Et évidemment ce n’est pas le cas. Nous, les hommes, avons acheté quelque part que notre père nous léguerait en héritage tout ce dont nous avons besoin pour vivre. Ce serait le rôle ultime que notre société aurait confié aux pères : livrer l’héritage complet et parfait.
Nous continuons, malgré nous, à croire que Popa est parfait ou qu’il devrait l’être. Ce qui fait de nous des héritiers déçus. Déçus de ne pas avoir reçu l’héritage auquel nous avons cru avoir droit, nous oublions que ceux qui ont, souvent malgré eux, accepté de nous livrer cet héritage l’ont fait généralement avec le meilleur d’eux-mêmes et dans les limites des ressources qui leurs étaient disponibles.
Moi mon fils... ou le décevant héritier
De leur côté, les pères ont aussi leur lot de déceptions. Après avoir passé une importante partie de leur vie à transmettre à leurs fils l’essentiel même de ce qui leur apparaît incontournable pour être un homme, ils doivent se contenter d’être des spectateurs passifs devant ce que leur progéniture décidera de faire avec cet héritage. Encore une fois on retombe dans le même panneau. Il est facile pour un père d’idéaliser son fils, surtout en bas âge, de voir celui-ci comme un petit moi-même. Et ce petit super-moi-même pourra réaliser tout ce que je n’ai pas pu réaliser puisque moi je vais lui donner un héritage comme celui que j’aurais voulu recevoir de mon père. Libéré des contraintes que j’avais, mon fils pourra se réaliser là où moi je n’ai pas pu, devenir l’homme que je n’ai pu être.
Évidemment ça ne se passe pas comme ça. Les fils choisissent leurs propres chemins, définissent leurs propres valeurs et c’est la litanie des pères déçus :
“Pourquoi mon fils refuse-t-il de terminer ses études, on lui donne pourtant toutes les chances que moi je n’ai pas eues ? Pourquoi mon fils ne veut-il pas prendre la relève de l’entreprise familiale, après tout ce que j’ai fait pour lui ? Comment mon fils peut-il décider de ne pas avoir d’enfants, c’est si important la famille chez-nous ? Je me sens trahi, mon fils est homosexuel... Comment peut-il me faire ça ? , Pourquoi mon fils ne m’écoute-t-il jamais...” Bien sûr cette liste là aussi est sans fin. Même les fils parfaits n’arrivent jamais à satisfaire complètement leur père. Et pour cause, les pères ont l’impression d’avoir réussi à transmettre le meilleur héritage possible et se sentent lésés dans leurs attentes en constatant que l’héritier ne traite pas cet héritage avec tout le respect qui lui est dû. Malgré tous les efforts du père pour transmettre en héritage à son fils l’ensemble des valeurs et des connaissances inhérentes à la masculinité, il s’installe une distorsion dans la transmission de ces informations qui engendre d’amères déceptions. Bref, de décevants héritiers.
Choisir son père, choisir son fils
Vu sous cet angle on pourrait croire que les relations père-fils sont une voie sans issue. Pourtant il n’en est rien. Le simple fait de prendre conscience de la lourdeur de nos rôles respectifs dédramatise considérablement la situation et nous donne des outils pour pouvoir mieux gérer les attentes que nous nourrissons les uns envers les autres.
Prendre conscience de ma paternité et la choisir pleinement peut grandement faciliter mon travail de père. Trop longtemps avons-nous laissé aux femmes le soin de décider si oui ou non nous aurions des enfants sans ainsi choisir véritablement nos paternités. Croyant que : “ Les enfants c’est des histoires de femmes” des générations entières d’hommes ont souvent passé à côté d’une expérience merveilleuse : celle de savoir pleinement pourquoi je veux être père et d’être conscient de ce que j’ai envie de transmettre à cet enfant. La question ne se posait même pas; on avait des enfants, ça allait de soit, un point c’est tout. Aujourd’hui, nous avons le loisir de choisir combien nous voulons d’enfants et quand nous les voulons. Faisons donc ce choix le plus consciemment possible.
Il est aussi souhaitable de pouvoir choisir d’être le père des enfants que nous avons déjà. Arrêtons-nous un instant et prenons l’engagement conscient d’être le père de nos fils. Assumons en la pleine responsabilité et ce librement, ainsi notre paternité ne sera jamais un fardeau mais bien un engagement réfléchi dans le but clair de partager ce que nous sommes avec l’autre dans le respect de son individualité.
Si cet exercice est facile à réaliser avec un enfant en bas âge, il l’est souvent beaucoup moins lorsque le fils en question est un adulte et qu’il ne correspond pas du tout à nos attentes. Il en va de même face à nos pères. On ne change pas les autres et beaucoup d’entre nous vivons des situations de conflits irréconciliables avec notre père ou encore avons vu mourir celui-ci sans qu’il n’arrive jamais à combler véritablement nos attentes. Cela ne veut pas dire pour autant que nous devons vivre éternellement avec cette carence de père ou de fils. En fait, on a remarqué que lorsqu’une personne est en manque sérieux de père, elle se crée souvent un père par procuration, c’est à dire qu’elle se choisit un nouveau père, et ce généralement inconsciemment. Pourquoi ne prendrions nous pas, cette fois-ci, la décision consciente de choisir qui nous voulons paterner et par qui nous voulons être paterné.
Parmi les gens que nous côtoyons plusieurs seront appelés au fil des années à jouer le rôle de père ou de fils. En sachant qui dans mon entourage jouent ces rôles pour moi, je serai en mesure de choisir des personnes qui seront capables, cette fois-ci, de remplir mes attentes de fils ou de père. Ainsi je ne risque pas de me faire jouer de vilains tours en ne sachant pas que j’ai attribué inconsciemment tel ou tel rôle à telle ou telle personne.
Je me rappelle un collègue de travail qui revenait toujours effondré et presque en larmes à chaque fois que notre patron lui faisait la plus petite réprimande. Il comprit, bien des années plus tard, qu’il avait cette réaction parce qu’il avait donné inconsciemment à son patron le rôle de père, étant très insatisfait de la relation qu’il avait avec son père véritable. Ainsi, chaque fois que ce nouveau père le réprimandait mon collègue ressentait un désespoir qu’il n’arrivait pas à expliquer ne comprenant pas qu’en fait, il avait peur, inconsciemment, de perdre l’amour de ce nouveau père. Et quel fardeau pour celui qui joue le rôle de père sans le savoir!!!
Comme il nous est souvent impossible d’améliorer nos relations avec nos pères et nos fils véritables, et s’il est vrai que dans de telles situations nous risquons fort de nous créer des fils et des pères par procuration, alors faisons-le consciemment. Choisissons-nous des pères et des fils qui sauront répondre à nos attentes et qui auront envie d’entrer en relation avec nous. En le faisant en toute conscience nous aurons des attentes réalistes face à nos pères et à nos fils de remplacement ce qui évitera les conflits que peuvent créer des attentes inconscientes de fils ou de père. Ça ne veut pas dire pour autant qu’il faille aller dire à nos amis ou à nos proches qu’ils jouent tel ou tel rôle dans notre vie, mais bien de simplement savoir qui jouent ces rôles de façon à pouvoir vivre ces relations plus sainement et à en changer les acteurs si ceux-ci ne correspondent pas à nos attentes premières. Bien qu’insatisfait de notre père ou de notre fils, il est facile de tomber dans le piège de se choisir un père ou un fils par procuration qui ait les mêmes carences que notre père ou notre fils réel. En sachant consciemment qui jouent ces rôles je m’évite cette répétition inutile et par le fait même bien des soucis.
Une graphologue m’a dit un jour que j’avais dû me paterner moi-même. J’avoue que j’aime bien cette idée d’être son propre père et par le fait même son propre fils. En me confiant à moi-même le rôle de m’éduquer et de faire de moi quelqu’un de meilleur, je prends conscience que j’ai à me fournir mon propre héritage et que je suis mon propre héritier. Mon bagage et mes réalisations ne dépendent que de moi.
Je peux donc véritablement dire : Moi, mon père..... Moi, mon fils