L'homme unidimensionnel

Lorsqu'on me demande de m'identifier ou de présenter un autre homme, j'ai invariablement le même réflexe : Nom et occupation. Comme si j'étais incapable de dissocier le travail de ma personnalité. Bien sûr, les professions forgent la personnalité, mais il y a plus que cela. C'est comme si nous, les hommes, avions la fâcheuse habitude de nous ramener toujours à notre plus simple expression. Le rang que nous confère notre profession joue sûrement un rôle crucial dans ce comportement, mais il y a plus. Au-delà de la compétitivité entre hommes qui nous pousse à vouloir connaître le rang social de celui à qui on a affaire, au-delà de vouloir établir clairement le rapport de force, il y a cette tendance à nous définir uniquement par une seule facette de notre personnalité. Que je sois ingénieur, mécanicien, étudiant, ou que sais-je encore, je me définis toujours par un seul élément. Comme si je n'étais rien de plus, comme si je devais me contenter de n'être qu'une seule chose.

Pourtant, les femmes, nos conjointes, réussissent assez bien à allier deux ou plusieurs parties de leur personnalité. Elles sont, par exemple, des femmes d'affaires le jour, des mères le soir, des artistes le week-end etc. J'ai lu quelque part que les femmes d'affaires souffrent moins de maladies engendrées par le travail que les hommes d'affaires car elles savent mieux dissocier leur vie professionnelle de leur vie personnelle. Nous, les hommes, sommes souvent des hommes d'affaires même la nuit dans notre lit conjugal !!!

Cette façon unidimensionnelle de nous représenter à nous-mêmes explique en grande partie les difficultés que beaucoup d'entre nous éprouvons à affronter le quotidien. Si toute la personnalité d'un individu repose sur son travail et que celui-ci est insatisfaisant, sa vie et sa personne seront insatisfaisantes. Il oublie qu'il est aussi un père, un amant, un fils, un mari et que ces éléments de sa vie sont, sans doute, plus satisfaisants. Ne s'identifiant qu'à une seule facette de sa personnalité, l'homme s'expose à des stress immenses, puisqu'il n'a d'autre endroit pour se réaliser que son travail.

Notre petite histoire nous enseigne bien des choses. Pendant des générations, nous avons été confinés à un seul rôle, celui de pourvoyeur. L'homme devait faire son devoir : faire vivre sa famille, assurer la sécurité de celle-ci et défendre la patrie. Pour le reste, c'était le rôle des femmes ou des patrons. Et qu'on ne vienne pas me dire qu'on avait le pouvoir. Oui, certains hommes avaient le pouvoir, surtout des Anglophones, mais le Québécois moyen, lui, se contentait d'être ouvrier ; de travailler. N'oublions pas que l'éducation n'est devenue accessible au québécois moyen qu'au début des années soixante. Alors, pour notre implication dans l'appareil de pouvoir, on repassera. Notre rôle était donc très simple. Être un époux : travailler, être un père : travailler, être un bon parti : travailler, être un bon chrétien : toujours travailler. Étant confiné à notre seule force de travail, nous avons rapidement compris que ce travail était ce qui nous définissait le mieux et nous nous sommes nous-mêmes définis par le travail. Tout un héritage !

Les choses n'ont malheureusement pas changé. J'ai été surpris de constater à quel point, les hommes que je côtoie vivent, plus péniblement que les femmes, la perte d'un emploi. L'ensemble de l'image virile semble s'écrouler. C'est incroyable le nombre de choses que les hommes remettent à plus tard, en période de chômage. Comme si sans travail, la vie s'arrêtait. Évidemment en l'absence d'un revenu on ralentit les projets d'avenir, mais il ne s'agit pas de cela. J'ai vu beaucoup d'hommes sans travail s'éloigner de leurs enfants, de leurs familles, de leurs amis. Ayant l'impression d'avoir perdu toute valeur en perdant leur emploi, ils se sentent indignes d'imposer leur présence à leur entourage. Durant une période de chômage, plusieurs n'oseront pas entreprendre une nouvelle relation amoureuse, ni même chercher à rencontrer quelqu'un. Comme s'ils avaient l'impression de ne plus avoir de valeur sur le marché de l'amour, parce qu'ils sont sans emploi. Comme me confiait Gilles H. : " Il n'y a pas une femme qui veux d'un gars qui n'a pas de job. De toute façon, qu'est-ce que je vais faire avec elle, si j'ai pas d'argent" Oui, les hommes draguent encore avec leur pouvoir d'achat. Mais le mal est plus profond qu'on ne le croit. En fait, chaque homme a, fortement incrusté dans sa personne, le sentiment que c'est son rôle de payer et qu'il devrait être en mesure de le faire. Alors, lorsque c'est impossible, le pauvre gars a l'impression de ne plus être tout à fait un homme. Triste réalité.

Mais les choses évoluent, qu'on le veuille ou non. Ainsi, aujourd'hui, les hommes qui peuvent se vanter d'être le pourvoyeur unique de leur foyer ne font pas légion. En fait, grâce à la démocratisation de l'éducation, à l'accès des femmes à l'école, beaucoup d'entre nous ont des conjointes qui font de biens meilleurs salaires que les nôtres. Plusieurs chômeurs ont des conjointes qui travaillent, elles. Il faut donc s'adapter et questionner ce bagage qui a fait de nous des êtres unidimensionnels, s'identifiant uniquement à notre force de travail.

Nous avons à apprendre à être plus fiers des pères que nous sommes, des fils que nous sommes et des amants que nous sommes. Nous avons à découvrir encore plus la valorisation incroyable qu'il y a à raconter des histoires à nos enfants le soir, à enseigner à notre fils à aller à bicyclette, à accompagner notre femme dans sa grossesse. Il nous reste à apprendre à nous identifier aussi à notre force de bonheur plutôt qu'uniquement à notre force de travail. Il ne s'agit pas de jeter l'éponge mais, au contraire, de s'enrichir nous-mêmes de toutes les facettes de notre personnalité que nous avons laissées de côté pour des choses supposément plus importantes et plus sérieuses.

En élargissant notre perception de nous-mêmes, en acceptant que nous sommes plusieurs choses à la fois, nous découvrons une nouvelle façon de gérer nos vies et notre quotidien.

L'homme d'affaires prendrait, peut-être, des décisions plus éclairées et plus sereines s'il acceptait de les prendre en tant qu''«homme d'affaire-père-amoureux-fils-amateur de jazz» ? En tout cas, ne faisant plus reposer l'ensemble de sa personnalité sur sa force de travail, il est à parier qu'il dépenserait moins d'argent en médicaments pour les ulcères d'estomac ou les problèmes cardiaques.